Laboratoire Conscientiel

Espace de recherche et d'exploration de la conscience

L’observation partagée : ce que deux observateurs ne voient pas pareil

L’observation intérieure est réputée solitaire. Elle l’est en pratique, mais le Laboratoire a régulièrement mis en regard des observations menées séparément sur des situations comparables. Le résultat est constant : deux observateurs ne rapportent pas la même chose, et l’écart se révèle plus instructif que l’accord. Ce que l’écart contient Devant une même contrainte, l’un…


Observation partagée : deux carnets ouverts côte à côte, deux écritures différentes décrivant le même état intérieur, sous une lampe unique

L’observation intérieure est réputée solitaire. Elle l’est en pratique, mais le Laboratoire a régulièrement mis en regard des observations menées séparément sur des situations comparables. Le résultat est constant : deux observateurs ne rapportent pas la même chose, et l’écart se révèle plus instructif que l’accord.

Ce que l’écart contient

Devant une même contrainte, l’un décrit une tension localisée, l’autre une accélération du rythme mental, un troisième un rétrécissement du champ d’attention. Ces descriptions ne se contredisent pas : elles portent sur des couches différentes d’un même mouvement.

Ce que révèle l’écart n’est donc pas l’inexactitude de l’un ou de l’autre, mais la place à partir de laquelle chacun regarde. Un observateur habitué au corps voit d’abord le corps ; un observateur habitué à la pensée voit d’abord la pensée. L’habitude d’observation oriente ce qui devient visible.

Ce biais n’est pas corrigible par la volonté. Un observateur averti de sa propre tendance ne se met pas pour autant à percevoir ce qu’il ne percevait pas : il constate simplement, après coup, qu’il a de nouveau décrit ce qu’il décrit d’ordinaire.

Une correction que la solitude ne permet pas

Travailler seul expose à une difficulté simple : on ne peut pas distinguer ce que l’on observe de ce que l’on a l’habitude d’observer. Rien, dans l’expérience elle-même, ne signale l’angle mort.

La confrontation à une description venue d’ailleurs remplit cette fonction. Non pour établir qui a raison, ce qui n’aurait pas de sens ici, mais pour rendre perceptible ce que sa propre manière de regarder laisse systématiquement de côté.

Le Laboratoire a testé une variante utile : demander à deux observateurs de décrire la même situation sans se concerter, puis d’échanger uniquement les descriptions, jamais les interprétations. La consigne paraît formelle. Elle change pourtant le résultat de façon nette, parce qu’elle empêche l’un d’adopter la grille de l’autre avant d’avoir fini de regarder.

Ce que le désaccord ne signifie pas

Une précaution s’est imposée après quelques mises en commun infructueuses. Un désaccord apparent entre deux descriptions n’indique pas toujours une divergence d’observation. Il indique très souvent une divergence de vocabulaire.

Deux observateurs employant le mot tension peuvent désigner, l’un un serrement localisé et stable, l’autre une agitation diffuse et mobile. Le désaccord porte alors sur les mots, et le discuter comme s’il portait sur les faits fait perdre du temps et produit de fausses conclusions.

La parade est simple mais coûteuse en temps : avant de comparer, chacun décrit ce qu’il entend par les termes qu’il emploie. Ce préalable double la durée de l’échange et évite la quasi-totalité des malentendus.

Un cas particulier : être observé par un tiers

Une variante mérite d’être signalée, parce qu’elle produit des données d’une autre nature. Il s’agit de recueillir la description que quelqu’un d’autre fait de votre état, au moment où vous le décrivez vous-même.

Les écarts y sont beaucoup plus marqués qu’entre deux observateurs décrivant leur propre expérience. Ce que l’on perçoit de soi et ce qui est perceptible de l’extérieur ne se recouvrent que partiellement, et la zone de non-recouvrement est instructive dans les deux sens.

Le Laboratoire utilise ce dispositif avec prudence, pour une raison de fond : il expose à confondre une observation et un jugement. Un tiers qui décrit un état décrit aussi, inévitablement, ce que cet état lui fait. La règle retenue est de s’en tenir aux éléments observables, gestes, débit de parole, posture, et de laisser de côté toute interprétation de ce qu’ils voudraient dire.

Une condition de méthode

Cette mise en commun ne fonctionne qu’à une condition : décrire avant d’interpréter. Dès que les observations sont formulées en conclusions, elles cessent d’être comparables et deviennent des positions à défendre.

Le Laboratoire s’en tient donc à une règle stricte. On rapporte ce qui a été constaté, dans les termes les plus proches possible de l’observation, et l’on renonce à conclure tant que la matière n’est pas suffisante. C’est une discipline modeste, et c’est probablement ce qui distingue une exploration d’une conviction.

Une réserve doit accompagner tout cela. Ces mises en commun restent peu nombreuses et menées entre personnes déjà familières de la démarche, ce qui limite fortement la portée du constat. Il indique une direction de travail, pas un résultat. Le même écart avait été relevé dans L’effet de l’observateur.